BOUCHAIN, 1940
Les PREMIERS MOIS d’OCCUPATION ALLEMANDE
M.B. (Père) raconte : Lorsque le dernier bastion de résistance se rend, le Dimanche 26 Mai 1940 à 16 heures, en l’occurrence la « Tour d’Ostrevant » défendue par la section du Lieutenant SABATIER, les Allemands bouclent la ville. Puis ils enlèvent leurs morts, ils sont nombreux… Il faudra attendre le matin du 28 Mai pour que les civils soient autorisés à regagner leur foyer (ou ce qu’il en reste) …Au croisement des Routes Nationales 29 et 43,(N 30 et D 943 actuelles) un convoi d’essence continue de flamber entrainant avec lui de nombreuses victimes civiles belges…. La Rue BOCQUET est inaccessible et des cadavres de civils, de militaires et d’animaux jonchent la chaussée … Côté ESPLANADE, l’incendie de la cave du café DULOMPONT fait rage. Les Allemands commencent à enlever les décombres. Le kiosque est renversé au milieu de la place. Des carcasses d’animaux enflent sous l’effet de la chaleur, tandis que des soldats ennemis, torse nu slaloment avec leurs motos autour des dépouilles. Ils construisent un pont de bateaux à travers l’Escaut dans l’axe de la Rue MORELLE. Ils récupèrent l’asphalte de la piste de danse qui entourait le kiosque à musique pour renforcer le chemin d’accès au pont. Le canal est un énorme cimetière de péniches coulées avec leur chargement et incendiées. Le pont à arches qui reliait la ville haute à la ville basse a été détruit dès le début de la Bataille. La ville haute est complètement en ruines. Le clocher de l’église dresse lamentablement vers le ciel un moignon de muraille qui hésite à s’effondrer, la nef est éventrée, les tuyaux d’orgue jonchent le sol et les cloches sont enfouies dans les décombres. Le premier étage de l’Hôtel de ville a été traversé par un obus et les marches de son magnifique perron arrachées par les chenilles d’un véhicule blindé français qui avait pris position sur sa plateforme pour prendre en enfilade toute la grand’ rue…. Il faut de toute urgence mettre en sécurité la traversée de la ville et la foule de réfugiés qui regagnent leur foyer est de plus en plus dense. Un grave problème vient s’ajouter, celui du ravitaillement. Il faut s’organiser et les moyens du bord sont inexistants.
C’est alors que se crée un comité dit « de ravitaillement » Il sera constitué par MM. Etienne PAUL, Président, Léon BRASSART, Vice-Président, Maurice BETRANCOURT, Secrétaire, Marcelin PRUVOST, Trésorier. Les Membres de ce comité seront MM. François et Alexandre MURZIN et Henri BRASSART. Le bureau s’installe alors dans les ruines du logement de Madame Veuve DOUAY, rue Henri BOCQUET. Le Capitaine allemand commandant la Place met en demeure le comité de pourvoir au ravitaillement de la population immédiatement. Il insiste fortement à prendre des dispositions contre le pillage qui sévit de plus en plus en ville et particulièrement par des évacués de passage. D’autre part, il donne ordre de faire enterrer d’urgence et sur place tous les Soldats français et allemands ainsi que les civils et les animaux. Il faudra en dresser une liste et un plan précis indiquant le lieu de chaque tombe… Avec qui, avec quoi ?…
Le comité est reçu à la sous-préfecture de Valenciennes par Monsieur POSIERES qui fait fonction de Sous-Préfet et de Maire de la Ville. Il conseille « de faire au mieux » en attendant que la situation soit un peu éclaircie. …
Le sous- préfet officiel est rentré, il a repris du service…Le Capitaine allemand à qui nous avions affaire, a pris le « Père PAUL » (comme le comité l’appelle), en considération. Il est devenu moins autoritaire… Pour pourvoir au ravitaillement, le Comité doit rassembler tout ce qui se trouve dans les magasins et soustraire les précieuses réserves comestibles au pillage. Des sacs de farine sont ainsi découverts dans les entrepôts du moulin RISBOURG et fort opportunément récupérés…
M. Henri BECQUE père, fossoyeur de son état, est désormais devenu le boulanger en titre de la ville. Sa mission est particulièrement difficile à gérer, la levure manque et le pain est dur comme de la pierre, on s’y briserait les dents. Quelqu’un a une idée géniale, « et si on utilisait de la bière ». On découvre ce qu’il faut dans les caves du café « L’ARBRE VERT », la qualité des miches s’améliore, mais la solution ne peut être que provisoire.
Le Comité se débrouille pour obtenir un passeport des autorités allemandes permettant de se rendre à Saint-Ghislain en Belgique. Le maire de cette commune, M. DEMEYER est une connaissance du Secrétaire, il peut nous fournir en levure. MM. BETRANCOURT et POLLARD sont chargés de ce service. La voiture de M. POLLARD est ainsi réquisitionnée à cet effet. Si l’alimentation solide fait défaut il n’en est pas de même pour la boisson. Les caves de M. BOURGEOIS sont prises d’assaut, le vin et les boissons alcoolisées ne manquent pas. Il faut mettre un peu d’ordre dans le secteur, des gardes volontaires sont ainsi embauchés.
Le Samedi 1er Juin vers 18 Heures, je (Maurice BETRANCOURT) suis appelé chez M. PAUL. Je me trouve en présence du Capitaine allemand qui me donne l’ordre de faire rassembler toute la population de Bouchain sur la Place (encombrée) de l’église. Ce regroupement est prévu pour 8 Heures précises le lendemain Dimanche, et le motif est curieux : « Examen médical ». Anxieuses, plus de deux cents personnes ont répondu à la sommation. Des gens venus du Bassin-Rond ont dû se lever tôt pour se mettre en chemin. Soudain de nombreux camions bâchés se mettent en position pour déverser leur contenu de soldats fortement armés et baïonnette au canon. Dès le lever du jour la ville s’était vue cernée par une multitude de sentinelles à l’allure farouche. Sans aucun ménagement la foule apeurée est mise en ordre de marche en direction de l’Est vers BOUCHENEUIL (peut-être ?). La foule, de plus en plus terrorisée, est talonnée par des soldats lourdement armés qui marchent de chaque côté de la route. Effectivement BOUCHENEUIL est bien le terme de notre chemin de croix. Le grand portail de la ferme BARON, ouvert en grand, laisse alors passer cette foule pitoyable complètement désemparée. On s’installe comme on peut dans cette immense cour. Lors de la « convocation » rien n’avait été précisé et chacun était venu à jeun en vue d’une vaccination éventuelle. La situation frôle la catastrophe car le ravitaillement manque complètement. Le drame se situe surtout chez les enfants qui meurent de faim et hurlent leur indignation. Quelques habitués se décident de traire les vaches,…les petits auront leur biberon mais les adultes iront dévaster le jardinet en quête de nourriture.
Vers 17 Heures, les sentinelles du grand portail ouvrent les vantaux puis disparaissent. On s’interroge. ..La troupe nous a abandonnés ?… Que faut-il en conclure ? Petit à petit les plus hardis franchissent le passage libéré et poursuivent leur chemin prudemment vers leur résidence. Les autres suivent. Le camp de prisonniers se vide. Mais que s’est-il passé ?… Chacun se pose la question. On apprendra avec stupéfaction que Bouchain a fait l’objet d’une visite éclair du Führer Adolphe HITLER. …
L’invasion de la France s’est déroulée rapidement grâce à l’intervention massive de l’aviation et des blindés du Führer. Cependant, une poignée de soldats français bien déterminés a su tenir tête, pendant cinq jours, à cette horde dévastatrice… Ce sera la « Bataille de l’Escaut de Bouchain »… Cet arrêt brutal (et si prolongé) de ses troupes contrarie fortement Hitler. Il n’avait pas prévu ce risque … C’est la raison pour laquelle il a tenu à se déplacer pour essayer de comprendre ce qui s’est passé. Mais cette visite du champ de bataille n’est pas sans risques, aussi les responsables de sa sécurité ont–ils pris de sévères précautions. C’est ainsi que tous les habitants de la ville de Bouchain et ses environs seront évacués en lieu sûr pendant le temps qu’il faudra…
Et ce sera l’épisode de l’exode à Boucheneuil qui n’a d’ailleurs pas manqué d’événements insolites. C’est ainsi que Madame Marthe CORDIER, complètement impotente et grabataire mais habitant à une trentaine de mètres de la « Tour d’Ostrevant » se voit prise en charge par un énorme gaillard coiffé de son casque d’acier et baïonnette au canon de son fusil. Il restera auprès d’elle toute la journée, tandis qu’une autre sentinelle sera de faction sur le pas de la porte principale de l’habitation. Monsieur Henri BECQUE, le brave boulanger, sera tenu de ne pas sortir de son fournil dont l’unique issue a, elle aussi, son factionnaire
En fin de journée, les craintes s’effacent, tous les habitants ont regagné leur domicile…
Le Comité reprend ses fonctions, perturbées par l’événement. Les Bouchinois qui ont quitté Bouchain dès le début de la Bataille pour la plupart, réintègrent leur logis pour ne découvrir malheureusement, qu’un tas de ruine encore fumant. Les préposés à l’administration de la commune sont chargés d’établir un état de situation mentionnant avec précision la liste des habitants rentrés et particulièrement des hommes valides. Un « Corps de Gardes auxiliaires » est créé et constitué notamment par MM. Jacques DESRUELLES, Henri BERNARD, Robert GUISLAIN. Ils ont pour mission : « la surveillance des habitations inoccupées pour éviter tout pillage »….
Le ravitaillement reste la préoccupation majeure. Toute personne capable d’être utile dans les travaux de déblaiement recevra des bons d’alimentation gratuits correspondant à son labeur…. Le rez-de-chaussée de l’hôtel de Ville est maintenant exploitable. Nous pouvons y installer notre bureau.
Le 10 Juin, nous sommes informés que le Sous-Préfet de Valenciennes M.PELLETIER viendra nous rendre visite le 23. M. PAUL fils, Maire, et son Conseil municipal n’étant pas encore rentrés, sont suspendus, sine die. Ils seront remplacés par un comité dit « comité de ravitaillement » dont les membres sont reconduits. Il sera donc constitué de M. Etienne PAUL Président, Léon BRASSART Vice-Président, Maurice BETRANCOURT Secrétaire, M. Marcelin PRUVOST assisté de MM. François et Alexandre MURZIN, Henri BRASSART, Gaston MACAREZ, Roger DARTHOIS….
Outre les énormes difficultés de ravitaillement, d’autres surgissent chaque jour. Les Allemands ont décidé d’abandonner leur pont de bateaux pour en construire un autre, plus en amont et sur la carcasse du pont à arches détruit. Cet ouvrage sera formellement interdit aux civils . Il faut donc envisager de débloquer la situation en construisant une passerelle provisoire, en bois un peu en amont du pont réservé à l’ennemi. Les nombreux mariniers sinistrés débarqués et complètement démunis sont priés de s’occuper de la réalisation de cet ouvrage. Le bois entreposé dans les hangars de la Scierie Saint-GOBAIN leur permettra de trouver le matériau indispensable pour mener à bien leur travail…
Tant que le Comité a eu à faire avec le Capitaine allemand de la Place de Bouchain, les discussions pour régler les problèmes se déroulaient sans trop de difficultés. Les relations sont devenues beaucoup plus pénibles avec la Kommandantur de Valenciennes ou de Denain…Les ordres arrivent les commentaires disparaissent…
Il faut d’abord procéder à l’exhumation des soldats enterrés là où ils sont tombés, puis à leur identification et transporter leur corps au cimetière communal. Cette opération concernera 91 Français et 90 Allemands. Elle sera à la charge de MM. Gaston MACAREZ, Jacques DESRUELLE et Henri BERNARD. M. Jules TISON et son frère Hubert devront s’acquitter de la terrible besogne de fossoyeur. Pendant les combats, beaucoup de corps ont été enterrés hâtivement par leurs camarades qui souvent se sont chargés de la récupération de leurs papiers pour les remettre à leur famille. Mais beaucoup d’entre eux ont été eux-mêmes tués par la suite, compliquant ainsi l’identification. Cette exhumation s’est faite lors d’une période caniculaire.
L’atmosphère irrespirable était accompagnée d’une odeur épouvantable chargée de mouches tenaces qui vous martyrisaient la peau… Tous les objets personnels retrouvés sur les victimes étaient déposés à la Mairie dans de petits récipients contenant du « grésil ». Tout était inventorié et transcrit sur un registre avant d’être soigneusement déposé au « grand air » du premier étage de l’Hôtel de Ville. Les braves fossoyeurs devaient travailler sans matériel sanitaire adapté, à mains nues et sans masque. Un jour, alors qu’ils exhumaient le corps de M. VASSEUR, le long de la route de Boucheneuil, un aumônier allemand de passage, écœuré de ces conditions de travail, leur offrit ses propres gants. Au pont du chemin de fer, sept soldats enterrés parmi les scories dégageaient une odeur telle que l’exhumation dut être suspendue.
Un dernier hommage aux soldats français morts au combat est toléré par l’ennemi « la dépouille de chacun d’entre eux sera conduite au cimetière, le cercueil recouvert du drapeau français, Monsieur Alfred DUSSART, officier de réserve et quelques gardes auxiliaires pourront accompagner les corps ».
Le service médical n’est pas assuré. Suite à la demande formulée par le Comité de Ravitaillement, la Kommandantur envoie un médecin d’Aulnoy-lez-Valenciennes. Mais le docteur réquisitionné ne peut effectuer ses consultations que le Dimanche de 10 à 12 H et les produits pharmaceutiques manquent cruellement. Il faudra attendre encore longtemps avant qu’un autre docteur soit désigné : ce sera le Lieutenant-Major FOURNIER, prisonnier de guerre disponible.
Pour éviter le pillage qui prend de l’ampleur chaque jour et peut s’expliquer par le manque de ravitaillement des colonnes de réfugiés qui traversent la ville, il faut stocker toutes les denrées comestibles dans les magasins de la commune et les mettre en sécurité. Les entrepôts du moulin, les établissements VIENNE-CARPENTIER et les Caves BOURGEOIS sont ainsi concernés. Aucun salaire n’est attribué et le partage de ces denrées est toujours effectué entre les habitants gratuitement. Malgré toutes ces précautions le pillage s’intensifie. Il faut renforcer l’effectif des Gardes auxiliaires. La sous-Préfecture reconsidère les services de la Mairie et transforme le « Comité de RAVITAILLEMENT » en « Comité de GUERRE » constitué de M. Gabriel GHIENNE Président, M. Léon BRASSAR T Vice-Président, M. Maurice BETRANCOURT Secrétaire, M. Marcelin PRUVOST Trésorier, assistés des Membres du Comité : MM. Georges BARBET, Jules BRIDOUX, Maurice ALLARD, Victor CAPELLE, Roger CARPENTIER, Florimond DRUMETZ, Auguste DELBECQUE, Louis ERNOULD, Arcade FALCE, Hector MAHIEU, Etienne PAUL…
Et les habitants continuent de rentrer chez eux. La Kommandantur de Denain exige alors d’établir à nouveau le recensement des hommes valides en vue d’accélérer le déblaiement de la ville et éventuellement de repérer les soldats évadés…
Parmi les nouvelles recrues du peloton de Gardes auxiliaires va se distinguer un individu particulièrement redoutable et complètement dépourvu de scrupules. Il s’agit d’un ancien représentant de commerce désœuvré, habitant Bouchain depuis peu et bien déterminé à améliorer son statut social. Il va s’inféoder corps et âme à la cause de l’ennemi en lui offrant son zèle raffiné sans restriction. Petit à petit, il va devenir la terreur du canton. Bientôt la Kommandantur demandera de le nommer commissaire de police, mais le sous-Préfet s’y oppose prétextant que cette suggestion n’est pas conforme aux lois républicaines, compte tenu du nombre d’habitants de la commune. Finalement il sera nommé, par les autorités allemandes, chef de police du canton de Bouchain avec les pleins pouvoirs. La Kommandantur donne quatre jours au Comité de guerre pour lui faire confectionner un uniforme aux normes du régime nazi. Les communes du canton reçoivent l’ordre de lui attribuer un traitement.
L’uniforme sera fourni « en temps et en heure » grâce à l’habileté de M. Maurice GALET tailleur de son état. Le bureau du policier d’exception sera installé à proximité de celui du Comité de guerre récemment réintégré dans un local aménagé de l’Hôtel de Ville. Chaque jour il procédera à l’appel des hommes et transmettra ses observations aux services compétents de l’ennemi. Cet acharnement, il le développera jusqu’à la Libération avec toujours le même enthousiasme.
Des heurts fréquents éclatent entre le secrétariat du Comité et cette cellule policière. Tout le monde se méfie et risque des représailles proférées sans cesse par ce tout puissant personnage. Un jour, une circulaire de la Kommandantur de Denain adressée au Comité de Guerre, ordonne de faire déposer en mairie toutes les armes détenues par les habitants ou découvertes sur le champ de bataille. Bien entendu, la récolte sera décevante. La plupart de ces armes récupérées en l’absence du chef de police trouveront leur place, bien camouflées « sous l’estrade de monsieur l’inquisiteur » (à son insu, bien sûr).
Le service médical est toujours assuré par le Lieutenant-Major FOURNIER. Monsieur le Docteur Louis VIENNE arrive à nous faire parvenir une lettre, nous informant qu’il est détenu prisonnier de guerre et exerce à l’Hôpital militaire de Béthune. Il faut faire le nécessaire pour le rapatrier à Bouchain. Accompagné de M. Edouard GOSSUIN et conduit par M. Jules POLLARD, toujours aux commandes de sa voiture personnelle, Maurice BETRANCOURT décide de se rendre à Béthune. Le Docteur VIENNE est d’abord tout étonné de voir arriver ses compatriotes de Bouchain. Les discussions s’engagent auprès de la direction de l’établissement. On met le cap sur la Préfecture d’Arras puis sur la Kommandantur, les entretiens se poursuivent. La journée se termine avec la promesse du retour dès que possible de notre Docteur à Bouchain. Quelques jours plus tard il était chez lui.
L’administration de notre ville n’était certainement pas de tout repos. Bouchain détruit à 80% posait des problèmes énormes et les moyens demeuraient inexistants. Petit à petit les habitants rentrés chez eux devaient trouver un abri, barricader portes et fenêtres fracassées. Les cartes d’alimentation sont mises en circulation et sévèrement contrôlées par les autorités allemandes toujours à la recherche des insoumis et cependant il faut bien trouver de quoi les nourrir ces hommes restés dans l’ombre. Alors il faut ruser pour leur attribuer une carte…
Une musique militaire a élu domicile au Château RISBOURG de la rue BOCQUET (Hôtel de ville actuel) et chaque jour, elle vient s’installer près du pont « rafistolé ». Son programme artistique se limite à une série ininterrompue de marches militaires destinées « à remonter le moral » des troupes qui se rendent au front..
Un jour, le chef de cette fanfare fait irruption au secrétariat du Comité de guerre. Il est blême. Un de ses musiciens manque à l’appel. Il lui faut cinq otages pris parmi les ouvriers présents. Ils resteront sous bonne garde jusqu’à ce que l’on ait retrouvé « l’artiste ». En cas d’échec, il faudra imaginer le pire. Les recherches s’organisent dans l’anxiété, toutes les bonnes volontés sont sollicitées. En fin d’après-midi, on découvre dans la cave du Café TUROTTE, un individu ivre mort qui cuvait sereinement les meilleurs crus du propriétaire des lieux encore absent. C’était notre homme… L’alerte a été chaude !…
Un autre soir, Madame BODA demeurant près de la Mairie, vient précipitamment prévenir le secrétaire du Comité à son domicile, un Officier de la Kommandantur de Denain, exige la présence du secrétaire au bureau. Effectivement un militaire armé jusqu’aux dents a entrepris de faire les cent pas sur le perron de l’Hôtel de ville. Il semble furieux. Il lui faut la liste des hommes valides à partir de laquelle il lui faut extraire vingt personnes de sexe masculin « non usiniers et non pères de famille ».
Il me tend son crayon (à Maurice BERANCOURT), j’hésite et suis bousculé sévèrement, l’officier se charge alors d’établir le document lui-même. Il exige que la profession et la situation de famille lui soient précisées à chaque fois qu’il aura fixé son choix au fur et à mesure que la liste s’allonge. Il faudra que cette vingtaine d’hommes se présente le lendemain à 8 heures à la Mairie avec une couverture et une journée de vivres. Les trois employés de la Mairie seraient rendus responsables de leur défection. Après le départ de l’Officier, les gardes auxiliaires alertés parcourent les rues de la ville en pleine nuit pour prévenir les hommes dont leur nom figure sur la liste. La plupart préfèreront prendre la direction des bois pour se mettre en sécurité. Le lendemain 8 heures, quatre personnes seulement sont au rendez-vous, au grand désespoir de Monsieur le Chef de police. Le secrétaire avait, bien sûr prévu le coup, il avait préparé sa valise et averti sa famille qu’il serait, sans doute, le premier à grimper dans le camion…Mais, miracle, un motocycliste fait son apparition, il vient nous informer qu’il y a contrordre…
Monsieur Henri PAUL, Maire de Bouchain étant, enfin, de retour au pays ainsi que la plupart des Conseillers municipaux le « Comité de guerre » est dissout après l’intervention du Sous-Préfet. Les services administratifs reprennent leur cours normal.
M. Roger DARTHOIS, père de deux fillettes sera arrêté le 27 Août 1944, pour faits de résistance. Horriblement torturé, il sera déporté le 7 Septembre 1944 et mourra dans un camp de concentration le 19 Mars 1945.
Maurice BETRANCOURT
Ex- Secrétaire du Comité de Guerre